«Il n’est que des ombres alentour, c’est à toi que je pense.» Première phrase, je ne respire plus. Je la relis encore et encore. Déjà, au simple incipit, l’écrivaine a réussi un tour de force rare en littérature: captiver le lecteur, oui, mais aussi lui faire saisir le livre avant même qu’il ne le lise. On lit la guerre dans les ombres, le pays ravagé dans cet alentour, la mère absente dans le toi, l’enfant fragile dans le pense. C’est donc sur cette note magistrale que commence le sublime roman de l’écrivaine camerounaise Léonora Miano, laissant présager une oeuvre qui ne s’oubliera pas.
Gentiment envoyé par la poste par une amie française (merci Céline) en 2007, Contours du jour qui vient a dormi durant un an et quelques miettes sur mon étagère, faute de temps pour le lire. Ou pour m’y plonger véritablement. Après la légèreté et l’insouciance de Gavalda, je me suis dit que j’étais due, après tant de mois sans ces romans hermétiques qui font ma joie d’analyste (et de croque-livreuse), pour une lecture plus… littéraire. Résultat, après une plongée pareille dans l’Afrique profonde, je suis presque médusée. Disons que ce roman difficile, très noir, a quand même de quoi nous donner beaucoup, beaucoup d’espérance. On prend de l’horreur ce qu’il nous convient de garder en mémoire, on prend de la beauté ce qu’il en reste à partager. Bref, voilà un roman qui soit vous réconcilie avec la littérature, soit vous la fait détester; c’est selon.
La narratrice est une petite fille de 9 ans (qui en aura 12 à la fin du livre), au joli prénom de Musango. Le Mboasu, pays d’où elle vient et où elle survit tant bien que mal, est un pays ravagé par la guerre, un pays sans pitié où les enfants traînent dans les rues et se font tuer sans plus de cérémonie. Les parents de ces enfants, ne sachant pas quoi en faire et ne pouvant souvent plus les nourrir faute d’avoir quelque chose à manger, les chassent de leur foyer. C’est dans cette terre «frappée de folie», pour reprendre les mots de l’éditeur, qu’erre Musango, que sa mère a mise à la porte. Cette mère, c’est d’ailleurs à elle que parle Musango dans sa narration. Le «tu», c’est Ewenji, sa génitrice, qui la tourmente et lui occupe sans cesse l’esprit. Elle lui parle, lui dit qu’elle lui en veut, qu’elle la comprend et l’ignore tout à la fois. Cette mère qui l’a portée, mais qui l’a aussi longtemps battue, est tout ce qu’il lui reste dans son pays à feu et à sang, où la vie n’a pas plus de valeur qu’un tronc d’arbre.
Dans sa quête vers sa mère, qu’elle recherchera tout au long de son interminable monologue, Musango va connaître de l’intérieur, en tant qu’observatrice toujours, les traîtres de la prostitution et les victimes de ce marché illégal, les prêcheurs d’une dévotion factice, les bidonvilles des alentours de Sombé – la capitale -, de même que des personnages puissants: la vieille vivant dans une caverne, sa grand-mère Mbambè et surtout le petit Mbalè, synonyme d’espoir.
En résumé, donc, le roman est dur, dérangeant. Les mots qu’utilise la jeune Musango, dont le talent narratif est impressionnant, décrivent avec justesse l’émotion qui la traverse et les événements qui s’enchaînent dans sa vie intense et asphyxiée. Le regard qu’elle porte sur l’Afrique, son peuple et sur la vie, qu’elle aime et hait tout à la fois, est celui d’un enfant, mais aussi d’un adulte à l’enfance ayant trop vite disparu. Mais l’espoir de demain que portent tous les enfants de ce monde, même devenus grands et trop sages, s’incarne dans cette jeune Musango. C’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus puissant et de plus récurrent, à mon avis, dans cette oeuvre de Léonora Miano.
Quand on finit le livre, on sait, quelque part dans nos tripes, que c’est l’Afrique, la vraie, la puissante et la déroutante, qu’on a connue. Dans les contours de ce jour qui vient, on se dit, enfin, qu’on veut encore que la vie continue, même si elle est aussi arrache-coeur et imparfaite que dans le livre qu’on vient d’écumer.
/Léonora Miano, Contours du jour qui vient, Paris, Plon, 2006.