Cela faisait longtemps que ce récit attendait son tour, patiemment, sur mon étagère. Car l’histoire d’un peuple massacré, on sait bien qu’il faudra la lire, et bientôt, parce que la mémoire transmise de peuple en peuple contribue, je le crois et l’espère, à rendre le monde meilleur. Même si cela prend des siècles. Quand on se dit qu’on ne fait que passer en ce monde, aussi bien le quitter en ayant la certitude d’avoir donné de l’espoir à ceux qui nous succéderont.
L’auteur de Il était une fois en Arménie, Antonia Arslan, est une Italienne d’origine arménienne, professeure de littérature à l’université de Padoue (Padova), en Italie. Écrivaine à ses heures, elle a commencé par rédiger quelques volumes sur la littérature, pour enfin se consacrer au génocide arménien, dont elle est l’une des héritières. C’est de la mémoire de sa famille disparue qu’est né son premier récit dont je vous parle, ayant pour titre en italien La masseria delle allodole. Dans ce portrait épouvantable de beauté et d’horreur, elle raconte l’histoire de sa famille, qui a pour la moitié péri dans le grand massacre savamment orchestré par les Turcs pour se débarrasser une fois pour toute des Arméniens d’Anatolie (génocide ”officiel” de 1915-16, mais certains chercheurs affirment qu’il y a eu des massacres jusqu’en 1918). De quoi faire froid dans le dos: presque en même temps se tramait la Shoah des Juifs planifiée par Hitler et ses sbires.
J’ai eu au début de la difficulté à m’imprégner du récit; les nombreux jeux dans le temps (analepses, prolepses) et la complexité des liens entre les membres de la famille me semblaient moins importants que l’histoire en elle-même. Je me demandais quand viendrait le propos, soit le génocide proprement dit, et la force des Arméniens d’y avoir en partie survécu. Mais je me suis bientôt aperçue qu’en lisant toute l’histoire paisible de cette brillante et authentique famille arménienne, on devient de plus en plus attaché à la culture de ce peuple dont l’existence et le droit de vivre ont été niés durant le premier conflit mondial.
Je me souviens du personnage intouchable et respecté des pleureuses, de la fierté et de l’honnêteté des Arméniens, des magnifiques paysages de leur pays, de la dévotion des femmes comme des hommes envers le Dieu en lequel ils croient malgré tout. Je me rappelle aussi les fêtes chrétiennes, Pâques entre autres, et de la paix teintée d’allégresse des Arméniens célébrant les fêtes traditionnelles de leur peuple. Je me souviens aussi, avec moins de gaieté toutefois, du massacre de la famille de Sempad, plus que gratuit, de la peur et du désespoir des femmes, et du sang qui coule dans les rivières d’Arménie pour tous ces morts qui n’ont jamais eu de sépulture.
Enfin, je me souviens aussi de l’écriture sincère et rigoureuse, «précieuse et parfois rêveuse» d’Antonia Arslan. Sans prétention outrageusement littéraire, Arslan rend un très bel hommage à sa famille qui, malgré la faim, la peur, la douleur de devoir quitter dans la hâte leur propre pays et d’avoir à marcher vers la mort, reste dans notre esprit une démonstration de l’immense courage des Hommes. Avec un grand H. Et par Hommes je n’entends pas les bourreaux, mais bien les victimes, qui gardent leur dignité durant les moments de leur vie dont ils ne pourront hélas jamais se rappeler.
Avant de lire Il était une fois en Arménie, je ne connaissais presque pas, pour ainsi dire, le génocide arménien. J’avais entendu parler des comparaisons faites avec les nombreux autres massacres que la terre a portés, comme celui au Rwanda et la Shoah – les plus connus -, mais je ne savais pratiquement rien de cette cruelle orchestration de la mort de plus d’un million d’Arméniens. L’épuration de ce peuple de Transcaucasie, trop mal connue de par le monde, fait d’ailleurs l’objet de négociations entre la Turquie (qui refuse de reconnaître le génocide commis par ses ancêtres) et le reste du monde, sa reconnaissance étant l’une des conditions à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.
Bref. Je vous recommande ce récit, même si vous n’avez aucune envie de connaître un autre massacre qui a fait l’histoire sur notre planète déjà amochée. Oui, à la fin de cette prenante lecture, on est un peu beaucoup retournés. Oui, on est encore plus découragés du sort que l’on fait à nos frères, nos cousins. Mais au moins on peut se dire qu’on fait partie de ces gens qui savent.
Quand même, il faut que je vous le dise: ce sont moins les massacres qui nous restent dans l’âme à la fin du livre que la tristesse de voir que l’homme, même avec l’histoire qui le précède, n’a encore rien compris.
/Antonia Arslan, Il était une fois en Arménie, Paris, Robert Laffont, 2006.