Vous allez vous dire que je lis très vite, trop vite, sans peut-être comprendre ce que je lis. Rien n’est plus faux. J’ai commencé hier soir, avant d’aller dormir, un récit que je gardais secrètement pour un jour lointain, où j’aurais envie de revivre Pascal. D’ingurgiter chaque phrase de ce récit que j’imaginais, et avec raison, extrêmement intense. Un livre pareil, à bien y penser, ne se lit pas, mais se vit. Voilà.
Pascal de Duve, je l’ai découvert par hasard il y a plusieurs années en fouillant les tablettes poussiéreuses d’un Renaud-Bray. Le petit livre à la couverture illustrée d’un Magritte et curieusement intitulé Izo m’avait beaucoup intriguée. Je l’avais acheté et lu d’un trait, ébahie par un tel talent. Ce n’est pas souvent qu’on «rencontre» un écrivain avec lequel on finit par établir un dialogue à travers les mots. Ça m’est arrivé très rarement, et j’ai quand même un vaste cimetière de livres derrière moi. Un dialogue, disais-je, duquel on ressort, oui, transformé.
Salué par la critique comme le nouveau Boris Vian du temps de son vivant, Pascal de Duve a eu le temps de publier un seul roman, Izo (1990), avant de mourir le 16 avril 1993 du sida. Très brillant et très instruit (il était sinologue, licencié en égyptologie et docteur en philosophie), il parlait couramment une multitude de langues, comme l’arabe, le grec, le japonais, le serbo-croate, le russe et le chinois; en plus du français. Vous pouvez deviner que j’admire tout autant l’oeuvre que l’homme.
Ses deux autres livres, Cargo Vie et L’Orage de vivre, sont pour le premier un journal de bord tenu lors d’un voyage transatlantique en cargo, pour le second un recueil posthume de ses écrits, débuts de nouvelles et pensées, qu’il avait très certainement l’intention de publier. Ce grand écrivain, belge de naissance mais qui vivait à Paris depuis 1987 pour y enseigner la philosophie, est donc mort précocement à l’âge de 29 ans après avoir laissé derrière lui une oeuvre inachevée. La mort aura fait taire son immense talent qui, il va sans dire, était plus que prometteur.
Après avoir lu son Izo, conte philosophique que vous vous devez de dénicher chez un brocante et d’acheter, je me suis prise d’affection pour Pascal de Duve. Sa vie courte et fulgurante, sa passion pour les langues, son ouverture d’esprit et son oeuvre oscillant entre métaphysique, désir de vivre et attente de la mort m’ont fascinée. C’est en lisant Cargo Vie que j’ai véritablement découvert le grand écrivain, que j’ai su que ce serait ma grande découverte littéraire.
Cargo Vie, donc. Récit transatlantique de l’écrivain, qui part en quête d’un voyage qui sera sien, où il pourra renouer avec la vie pour mieux accepter la mort. Du 28 mai au 22 juin, chaque jour, Pascal écrit, des pensées, parfois sa souffrance, souvent son extase devant la nature, la vie, l’amour. Homosexuel, il raconte sa douloureuse rupture d’avec E., mais aussi son attirance sympathique pour le radiotélégraphiste du cargo, auquel il laissera un billet à la fin du voyage («Tu sais, tout au long de ce voyage ensemble, je t’ai beaucoup aimé parce que tu m’as beaucoup ému. Bon vent dans la vie.»). Le regard qu’il porte sur les autres, les humains comme ses commensaux, est celui d’un critique, mais d’un critique humain et de plus en plus ému, comme il le dit, par la vie.
En lisant son journal, on apprend entre autres que le sida, qu’il appelle «mon amour», est la cause de sa prise de conscience de la Vie, de l’approche de la Mort, mais aussi de l’infinie beauté du Monde:
«Sida mon amour, je t’aime. Je t’adore autant que je t’abhorre. Je t’aime parce que tu es mien, à nul autre pareil. Je t’aime parce que tu t’occupes méticuleusement de moi, sans relâche. Je t’aime parce que nous mourrons ensemble. Et enfin, je t’aime surtout parce que, grâce à toi, ma vie écourtée devient chaque jour plus extraordinaire. Avant, je ne pleurais pas d’émotion en regardant la beauté du ciel; je ne le voyais même pas. Grâce à toi, ma vie ne s’étirera pas mollement jusqu’à une vieillesse indifférente et blasée.»
À travers le long voyage qui le conduira en Martinique et en Guadeloupe, loin de l’Europe qui l’a vu naître et où vit E., cet amant qu’il aime et hait tout à la fois, Pascal de Duve découvrira un monde, son Monde, et il reviendra un mois plus tard au port du Havre plus sage, prêt à affronter la Mort, celle qui le suit chaque jour tout en lui redonnant paradoxalement un immense goût de vivre. Malgré ses crises de fièvre et ses syncopes, les douze médicaments qu’il doit prendre sur avis des médecins et son obsession de contaminer accidentellement quelqu’un, Pascal de Duve écrit pour lui-même, pour son lecteur aussi certes, mais sans jamais aller au-delà des mots, au-delà de ce qui est dicible: «Ceci est un journal infime – avec beaucoup d’espaces blancs où se loge, invisible, l’indicible.»
Cargo Vie est pour moi un témoignage très personnel, envoûtant, où chaque mot est une délectation. Dans un style très simple, qui coule comme la mer qu’il regarde rejoindre le ciel sur le pont du cargo, Pascal de Duve transmet son amour de la vie et nous réconcilie avec la mort, surtout pour ceux qui n’ont jamais vraiment pensé qu’elle viendrait un jour.
Je ne nierai pas que j’ai eu des frissons et beaucoup de tendresse en lisant les rêves étranges qu’il partage avec le papier, les images magnifiques sur la mer, le ciel et le désert, aussi les jeux de mots qu’il affectionne, sa modeste érudition. Ce livre m’a bouche bée.
Ne croyez pas qu’il s’agit d’un livre triste qui suit vers sa mort (qui surviendra moins d’un an après son voyage) un sidéen en mal d’oreilles pour l’écouter. Au contraire. À vingt-huit ans, en s’embarquant sur ce cargo, Pascal de Duve a adopté son destin, malgré son aspect tragique et douloureux, et a fait de sa mort imminente le plus superbe hymne à la vie que j’aie jamais lu.
/Pascal de Duve, Cargo Vie, Paris, Jean-Claude Lattès, 1993.
2 livres en 2 jours?!!o o -(de mon côté, je suis en train de préparer ma critique du livre que tu m’as donné, ça doit faire 2 semaines que je l’ai fini :o
Les deux o o avec le tiret en dessous, c’était supposé être un bonhomme avec des yeux ronds…
Je sais, je lis beaucoup! Mais disons que les deux livres n’étaient pas si longs que ça. Et comme je lis soir et matin…Mais bon, j’ai toujours lu autant au cours de ma vie. Disons que durant les derniers mois, j’ai manqué un peu de temps avec mes milliers de reportages et mes lectures du Devoir, si bien que je dois me rattraper! Et ce n’est pas l’envie qui manque.Je compte bien faire un tour de ma bibliothèque avant les sessions de fou qui m’attendent à l’automne. Et avec le voyage de l’été prochain (si l’essence n’atteint pas les sommets vertigineux qu’on prévoit), je vais avoir de quoi lire et organiser dans mes temps libres!