Il y avait longtemps que l’un de mes livres avait pu se vanter d’avoir survécu à l’impossible.
Commencé lors de mon départ pour l’Abitibi, Le Matou a traversé le parc de Chibougamau dans un sens comme dans l’autre au vent, à la pluie et aux rayons obliques du soleil, s’est imprégné des odeurs de la ferme familiale et s’est légèrement écorné dans les coins de mon sac – j’ai comme principe qu’un livre qui montre des signes d’âge est aussi un livre qui a profité de la vie.
Après tout ce long périple jusque dans les racoins de la province, c’est à St-Prime, au Lac-St-Jean, que mon pauvre roman a goûté au pire: du jus de fromage. Du St-Laurent en grains qui s’est répandu dans mon sac. Après un cri d’horreur, un autre de rage et enfin un soupir de résignation, j’ai accepté que mon Matou soit victime de mes fréquentes pérégrinations – et de mes gourmandises de coin de chemins.
Auparavant, il y avait eu le romantique mariage de mon verre de cidre de pommes et de mon roman d’Anne Rice sur une planche à repasser, sans oublier la séance de teinture entre mon Ensemble, c’est tout gavaldien et mon café sur la rue Racine. Autant de catastrophes qui, avec les années, m’ont affaibli le coeur, mais qui m’ont aussi donné des histoires à raconter sur la vie (et les étranges cernes) de mes livres. Tiens tiens, une mise en abîme? L’histoire de l’histoire…
Toute cette grande digression pour dire une chose: pour que le roman de Beauchemin m’ait suivie partout, pour qu’il ait été feuilleté, écorné, taché, séché, discuté, il fallait qu’il soit remarquable (ceux qui diront que je traînerais un livre médiocre avec moi de toute façon auront aussi raison). Je peux donc l’affirmer: Le Matou porte bien son titre de ”grand roman de la littérature québécoise”. Ben sûr que oui, barre de cuivre!*
Montréal, années 80. Par une journée anonyme de printemps, Florent Boissonneault, Montréalais travaillant à petit salaire chez Musipop, une compagnie de distribution de disques qu’il abhorre, marche sur la rue Sainte-Catherine. Soudainement – même un peu étrangement -, se produit un événement qui va bouleverser son existence: une enseigne de bronze, qui s’est détachée de la façade d’un commerce, s’effondre sur le crâne d’un passant malchanceux. Florent s’élance alors au secours de l’homme et prend rapidement la situation en main, sous le regard de passants éberlués. L’un de ces badauds, justement, est un vieil homme riche et énigmatique, Egon Ratablavasky – et c’est à ce moment crucial qu’il entre dans la vie de Florent. Pour le pire.
Étonné par le sang-froid et l’assurance de Florent, le mystérieux Ratablavasky lui fait une alléchante proposition: il s’engage à lui prêter les fonds nécessaires et à lui assurer la confiance des banquiers afin qu’il puisse procéder à l’achat de La Binerie, le restaurant de la rue Mont-Royal où se réunit le Tout-Montréal. Et, ainsi, devenir riche à son tour. Étrange, cette confiance qu’a Ratablavasky en Florent… Mais c’est ainsi que commence le roman, sur un événement banal qui aura des conséquences désastreuses – et parfois heureuses, bien entendu.
Sans vous dévoiler tous les rebondissements du Matou – ce qui serait interminable, d’ailleurs, le livre étant fort de ses 666 pages -, je peux vous dire que j’ai dévoré à pleines pages cet admirable roman purement québécois. Car pour du pur laine, c’est du pur laine: expressions québécoises, joual et jurons d’antan, cuisine d’ici (tourtière, soupe aux pois, tarte au sucre), culture et histoire du Québec… Tout y est pour un agréable plongeon dans son chez-soi – ou dans l’étranger, si vous êtes d’ailleurs.
Pourquoi devriez-vous lire ce roman de Beauchemin?
D’abord, pour la qualité de l’écriture: les descriptions sont précises, savoureuses, imagées. Le vocabulaire varié, souvent ironique ou gentiment moqueur, suscite tour à tour l’hilarité, la méfiance et la curiosité (selon la situation: description d’une douce grand-mère? d’un chat de gouttière? d’un policier douteux?). Cela dit, je me suis esclaffée un nombre incalculable de fois en raison de phrases bien placées et des manies de Picquot – ce grand chef sympathique venu de France. La narration est exemplaire et le sens du récit irréprochable. Chapeau.
Ensuite, pour l’intrigue et les personnages. Même si, à mon avis, l’élément déclencheur du roman est un peu tiré par les cheveux, l’histoire est tout sauf ennuyante et c’est à peine si on veut lever le nez du roman pour revenir sur Terre. De la gentille Élise – la femme de Florent – à l’haïssable Slipskin, qui fait tant suer le héros du roman, jusqu’à Monsieur Émile, l’enfant affamé d’amour aussi caractériel qu’attachant, on se prend d’affection pour les personnages, qui sont tellement vrais. Imparfaits, pleins de défauts, de grands coeurs et d’espoir. Il suivent leur destin avec une espérance impressionnante, courageux, forts et entêtés. De vrais Québécois.
Enfin, pour goûter au Québec. Ce livre, Yves Beauchemin l’a écrit en 1980, et pourtant, je sens qu’il est encore aussi vrai et aussi pertinent que s’il avait été écrit hier. Ou la semaine d’avant. Moi qui n’ai jamais vraiment lu des livres pour me convaincre dans mes idéaux, je suis en train de me dire que Le Matou m’a convaincue dans ma fierté de Québécoise.
*Sacre caractéristique de Florent dans le roman
/Yves Beauchemin, Le Matou, Montréal, Fides, 2007 (édition définitive).