Après des heures de lectures politiques dans ma pile de Devoir — qui ressassaient à n’en plus finir les mêmes pseudo-nouvelles de la scène politique fédérale —, je suis enfin tombée sur une nouvelle digne de ce nom: on a retrouvé, enfoui depuis plus d’un demi-siècle dans de poussiéreuses archives new-yorkaises, le second roman de langue française de l’écrivain américain Jack Kerouac. À tomber de sa chaise avec le Devoir qui revole, littéralement.
Il y a un an, comme le souligne l’article de Gabriel Anctil, le Devoir «avait révélé en primeur la découverte d’un premier roman et de plusieurs écrits français du célèbre écrivain». Car, si vous ne le saviez pas encore, Kerouac était d’origine canadienne-française, et parlait donc le Québécois comme vous et moi — un français québécois du milieu du 20e siècle, toutefois. Fier de ses origines, donc, Kerouac aurait écrit une oeuvre littéraire dans sa langue maternelle, chose que l’on sait depuis fort peu de temps.
Ayant pour titre Sur le chemin, ce deuxième roman en langue française écrit en décembre 1952 «est un court roman d’une cinquantaine de pages», qui «a été rédigé à la main dans un cahier de notes bon marché.» L’histoire, semblable à celle que l’on retrouve dans le célèbre On the Road, est celle d’un groupe d’hommes qui se retrouvent dans le Chinatown de New York. Comme l’oeuvre de Kerouac est largement autobiographique, ce roman est lui aussi inspiré de sa vie et de ses nombreux amis issus de la beat generation. À l’instar de son légendaire roman On the Road, qu’il a écrit en trois semaines sur un immense rouleau de papier, Sur le chemin aurait été écrit rapidement: cinq jours auraient suffi pour mettre le point final au roman. C’est du moins ce que Kerouac a écrit à son ami Neal Cassady dans une lettre datée du 10 janvier 1953: «À Mexico, peu de temps après ton départ, j’ai écrit en cinq jours, en français, un roman sur toi et moi alors que nous étions enfants en 1935, où nous rencontrons Uncle Bill Ballon, ton père, mon père et quelques blondes sexy dans une chambre avec un Canadien français débauché ainsi qu’un vieux Model T Ford. Tu le liras imprimé un jour et tu riras. Il représente la solution pour les intrigues de On the Road, toutes les intrigues et je vais le soumettre dès que j’aurai fini de le traduire et de le dactylographier.»
Fait intéressant, Kerouac a lui-même traduit son roman quelques jours plus tard, roman qui prend le titre de Old Bull in the Bowery en anglais (Old Bull est vraisemblablement un personnage très fortement inspiré de l’écrivain William Burroughs, un ami de Kerouac dont ce dernier s’était auparavant inspiré pour le personnage d’Old Bull Lee, dans On the Road).
Ce qu’il y a de particulier avec ce roman, c’est qu’il est écrit en joual – donc, au son. Kerouac aurait voulu donner une certaine musicalité à son écriture, un peu dans le même style que la narration rythmée de On the Road. Dans ce deuxième roman en français, donc, Kerouac «transforme le français, le met à sa main, change l’orthographe de certains mots et en invente d’autres afin de créer un joual musical ludique qui apparaît, à bien des égards, unique dans la littérature francophone.» Je dirais même plus: il s’agit d’une preuve irréfutable que Kerouac parlait couramment le français québécois, ou du moins qu’il avait une excellente connaissance de la langue orale. À vous d’en juger par cet extrait:
«”On t’ve trouvera un tivoyage icite, on voirra si on peu aidez le vieux bum avec son kid, ont l’air à jamais v’nu, c’est des parents, on bavassera un peu, on mangera tet’ben un ti-feed, et moé pi tué on s’enala a Times Square voire des shows. Les burlesc pis les vodville show pi les nouveaux portra pi ils disent qu’y a des portras français — ça sera beau en voire un portra en français. Ça faira braillez les yeux voire un tite scène avec les amants sur le lit, Marie-Louise m’a contez ça, ca a vue un a Boston — Bon ma ton ti drap alentours de tes genoux la pis d’or si té capable — m’ava drivez droite a New York pis je parle pu.” Et le tigas dorma dans machine de l’éternité noire, que son père conducta à travers de la nuit.»
L’extrait ci-haut prouve qu’il s’agit d’une littérature extrêmement orale, différente de ce que Kerouac a pu écrire en anglais, et qu’il faut tenter de décoder en lisant à haute voix. Les Québécois eux-même auront de la difficulté à dégager le sens de ce paragraphe! Quoi qu’il en soit, ce roman de langue française est de toute évidence une très intéressante découverte, qui relance le dialogue sur l’oeuvre de Kerouac. Car, tout le monde le sait, Kerouac était un Beatnik pur et dur, qui «brûlait la chandelle par les deux bouts». C’est justement cette fatigue de voyager, d’écrire et de vivre pour deux qui lui aurait donné le goût du calme et de la quiétude. C’est ainsi qu’il aurait fait part, quelque part en 1952, de son désir de vivre au Québec: «New York est formidable, j’aime l’hiver, les tempêtes, la neige, les longues marches en bottes. J’irai vivre au Canada français éventuellement avec Mémère, et le ferai pour les tempêtes et la santé que j’y trouverai.»
Comme pour faire de son rêve incertain une réalité, Jack Kerouac se rendit jusqu’à Montréal en mars 1953 et écrivit dans l’un de ses carnets: «Montréal est mon paradis». Malheureusement, sa vie intense et incohérente ne l’aura jamais mené jusqu’à la vie paisible qu’il avait souhaitée. Qui sait ce que Kerouac aurait pu écrire sur le Québec? Peut-être… The End Of My Road.