L’Orage de vivre. Quatre mots lourds de sens dans la parole de Pascal de Duve, cet écrivain belge dont je vous ai déjà parlé ici, auteur de Cargo Vie et d’Izo. Je viens, en cette douce fin de novembre, de boucler son oeuvre par la lecture de son dernier récit, une collection de pensées, de phrases aléatoires, de poèmes. Un recueil qui retrace l’intensité que fut sa vie avant que le sida, fatalement, ne l’emporte. Ses écrits l’auront sauvé de l’oubli.
Comme toujours, je suis bouche bée. Fascinée par cet écrivain qui a découvert la Beauté du monde et de la Vie en sentant s’approcher, inexorable, la Mort. C’est du contact incessant avec l’Infini, le monde étoilé et rêveur où il s’asseyait pour penser, qu’il a joui de la Vie avec une rapidité fulgurante. Bien qu’il dise souvent VIH, je t’aime, il prend conscience, à un certain moment, de l’horreur d’avoir à mourir si tôt, alors que la vie est le plus grand et le plus important des Voyages.
«Le plus bel hommage que vous puissiez faire à tous ceux et celles qui nous ont quittés prématurément, c’est de vous préserver, de participer à votre propre sauvetage, fût-ce au prix de certaines restrictions qui me paraissent bien dérisoires face à l’angoisse, la séropositivité, et finalement ce squelette sarcastique maniant, au milieu de brumes ténébreuses, la faucille qu’il destine à vous ravir bien trop tôt le capital le plus précieux que vous avez encore la chance de posséder : la Vie – avec une majuscule.»
Dans ses réflexions sur l’écriture, qui parsèment le récit, gît le bonheur viscéral d’avoir trouvé dans les mots des vecteurs de son âme, de ce qu’il ne pouvait communiquer autrement. Lire Pascal, c’est entrer dans un esprit sensible, attentif, profondément brillant, mais aussi entrer dans un monde où les humains sont constamment remis en question. C’est lire l’homme qui étudie l’Homme, dans toute sa splendeur et son absurdité. Lire Pascal me réconforte. Je deviens un oeil, un regard sur le monde, et soudainement plus rien ne bouge. Ou plutôt, tout bouge et je suis immobile pour regarder voguer l’humanité. C’est indescriptible.
Comme il serait inutile d’étaler encore plus longtemps mon admiration pour l’écrivain et l’homme que fut Pascal, je peux vous confier une chose.
Quand je lis Pascal, je lui parle. Disons-le comme ça. Ses pensées se confondent aux miennes, sa passion pour les mots et les langues aussi. J’ai développé de l’amitié, de l’affection à travers les pages pour cet être sensible, passionné, érudit, condamné à quitter ce monde qu’il avait appris à aimer, alors qu’il voulait si profondément, vers la fin, continuer à vivre. Je me demande si les âmes soeurs peuvent dialoguer. Même dans la mort.
/Pascal de Duve, L’Orage de vivre, Jean-Claude Lattès, 1994