Nancy Huston. L’écrivaine canadienne tellement reconnue qu’il n’est pas nécessaire d’en retracer la vie. Celle dont les innombrables oeuvres lui ont valu plusieurs prix prestigieux (Femina, Goncourt des lycéens, Prix du Gouverneur général du Canada) et une solide réputation à travers le monde. Croyez-moi, Nancy Huston passionne. C’est son roman Dolce agonia, que j’ai lu avec curiosité il y a un environ un an, qui m’a fait découvrir, bien plus qu’une bonne écrivaine, une excellente narratrice - car c’est bien là que se trouve sa force.
Une chose distingue Nancy Huston des autres écrivains canadiens: née à Calgary (donc, anglophone), elle part pour Paris en 1973, où elle entame l’écriture de son oeuvre en français.
Ah, oh, quoi! Voilà la réaction possible après avoir pris conscience de ce fait extraordinaire. Avouez qu’il est rare qu’un anglophone délaisse l’anglais pour la langue de Molière (et de Balzac et de Zola). Et ce qui est encore plus épatant, c’est que rien, dans ses romans, ne dévoile ses origines anglaises: la maîtrise de la langue est à mes yeux parfaite. Lever de chapeau. C’est en traduisant vers le français l’un des rares romans qu’elle a d’abord écrits en anglais qu’elle s’est aperçue que la version française était meilleure que l’originale. Raison de plus pour l’adopter…
L’empreinte de l’ange. Saffie, jeune Allemande de vingt ans, arrive à Paris. Nous sommes en 1957. Blasée de la vie, elle a fui l’Allemagne de son enfance, ravagée par la guerre et la défaite aux mains des Russes. Ces Russes qui lui laissent d’épouvantables souvenirs à la mémoire et un abîme en guise de coeur.
Raphaël Lepage, flûtiste de talent habitant Paris, fait passer une annonce dans un journal parisien; il est à la recherche d’une femme de ménage, d’une bonne qui lui fera à manger et qui lavera ses planchers. C’est qu’il est occupé, le musicien. Malheureusement, il ne sait rien de l’impact qu’aura cette annonce dans sa vie.
C’était prévisible: première page du roman, Saffie sonne à la porte de Raphaël. Immobile, elle attend. Son regard, vide, porte toute la douleur de n’avoir que des souvenirs dont elle ne voudrait pas se rappeler. Elle semble n’être qu’une enveloppe dépourvue d’identité; c’est du moins ce qu’en perçoit le lecteur à travers la narration exemplaire de Nancy Huston.
Aussitôt qu’il ouvre la porte, Raphaël tombe amoureux fou de Saffie. Comme ça. Il l’engage sur-le-champ, bien sûr, et développe pour elle une passion sans limites. Un amour que ne partagera jamais Saffie… malgré. Je ne vous dis pas malgré quoi…
Sans vous dévoiler les soubresaults du roman, il faut que vous sachiez que Saffie ne restera pas aussi terne et apathique jusqu’à la fin. La rencontre qu’elle fera avec András, juif hongrois établi à Paris, la sortira de son abattement et lui fera vivre une vie qu’elle n’avait jusque là pas réalisé qu’elle avait à portée de main. Avec son petit garçon, Émile, elle aura une vie parallèle sans que Raphaël se doute de quoi que ce soit. Jusqu’à ce jour charnière où tout bascule. La fin est abominable. Oh la fin…
J’ai beaucoup aimé ce livre. Adoré serait exagéré, mais L’empreinte de l’ange confirme sans aucun doute le talent de Nancy Huston pour les histoires particulières. Car le roman choque, remonte des chemins tabous et pince un peu le coeur… Tellement de sentiments contradictoires, de gestes sans-coeur et d’amour gaspillé. Mais la lecture en vaut la peine.
Évidemment, la narration de Huston, fidèle à elle-même, s’infiltre parfois dans le roman: c’est comme s’il y avait un oeil qui suivait le fil du récit et qui portait son jugement, de temps en temps, sur l’action. Pourtant, c’est bel et bien cet oeil qui décide de tout… Jamais déplacées ni agaçantes, les phrases du narrateur remettent en perspective l’histoire. Faits historiques commentés, jugements sur l’existence… Comme si le roman prenait la forme d’une grande leçon de vie et qu’à travers l’histoire de Saffie et Raphaël, se dessinait une nouvelle forme de sagesse. Très intéressant. Ne reste plus qu’à vous de me dire si vous aussi avez reçu, jadis, l’empreinte de l’ange.
/Nancy Huston, L’empreinte de l’ange, J’ai lu, 2001