C’est un peu à la blague que j’ai lancé à mon frère, lors de notre habituelle soirée cinéma: «Tu n’aurais pas un autre chef-d’oeuvre à la American Beauty, par hasard?» Interdit, il m’a regardée avant de lancer: «Oui, j’en ai un.» Et de me tendre, triomphant, le dernier film d’Arcand. L’Âge des ténèbres. «Très bien, c’est ça qu’on écoute», ai-je répondu. Et je me suis assise face à l’écran, oubliant les critiques et mes préconçus. Coup de balai et place au cinéma québécois.
Jean-Marc (interprété par Marc Labrèche) est un fonctionnaire dont la vie n’a rien d’enlevant: sa femme, agente immobilière asphyxiée par son travail, passe la journée l’oreille au cellulaire. Ses deux filles, adolescentes, sont branchées aux iPod, TV & Cie, tout en s’adonnant à des pratiques sexuelles précoces avec leurs voisins dans le sous-sol. La vie familiale se résume à un contact visuel dans l’auto le matin, à un regard lancé par-dessus Le Devoir au souper, en mangeant un plat réchauffé au micro-ondes. Déjà, juste au début du film, Arcand peint un excellent portrait de la société actuelle: exister sans vivre.
Dans cette atmosphère des plus dérangeantes — car c’est nous et notre vie insensée qu’on voit à l’écran —, le gouvernement, devenu presque totalitaire, ne peut rien faire pour ses citoyens. Dans son bureau aux allures d’un aréna, Jean-Marc devient de plus en plus blasé. Il apparaît bientôt comme un oeil lucide, l’individu qui peut encore sauver l’humanité parce qu’il sait ce qui ne tourne pas rond.
Témoin de cette «désintégration» de la société, Jean-Marc s’imagine riche et célèbre. Il côtoie dans son esprit, en imagination, des femmes qui le désirent et avec lesquelles il a davantage de conversation qu’avec tout son entourage réuni. Mais qu’adviendra-t-il de cet homme désespéré, pris au piège dans cette société qui nous avale tous? La fin est magistrale. J’aurais voulu me désintégrer, justement, pour me réveiller dans l’image que je voyais, bouche bée, à l’écran.
Quel film! Réaliste, alarmant, amusant même, avec toutes les qualités requises pour devenir, avec le temps, le portrait de ces années qu’on veut oublier à mesure qu’elles passent. L’humanité est-elle vraiment devenue ainsi? Quand on doit trouver des activités pour oublier le quotidien, c’est que quelque chose cloche. Quand j’entends des gens dire qu’ils «vont dans le bois pour se déconnecter un peu», et que de mon côté je n’ai qu’une envie, c’est faire pareil, mes oreilles se mettent à tinter. Où allons-nous, Ciel?
Je le répète, quel film. Et pourtant, les critiques l’ont qualifié de navet, en France comme au Québec. À en croire les commentaires laissés un peu partout sur le web, le film a déçu beaucoup de gens, qui s’attendaient à plus, sinon à autant que ce qu’ils avaient vu dans Le déclin de l’empire américain et Les Invasions barbares. Je vais vous dire une chose: je n’ai vu aucun autre film d’Arcand et je considère L’Âge des ténèbres comme un chef-d’oeuvre. Déduction facile: ne jamais se fier aux critiques. Et, surtout, ne jamais avoir d’attentes. Jamais. Chaque oeuvre est une oeuvre, justement.
L’Âge des ténèbres est donc un film sombre. Bien entendu. Mais il serait faux de dire que le film n’a pas d’humour, bien au contraire! C’est d’ailleurs cette créativité de la part d’Arcand, ce mélange de défaitisme et de dérision qui rend ce chef-d’oeuvre ce qu’il est. Week-end médiéval, séance d’esclavage d’une collègue, occision sordide à la Tarantino… Les scènes qui se déroulent dans la tête de Jean-Marc sont savoureuses. Improbables comme réalistes, essentielles au film, elles forment le monde parallèle qu’il se crée pour échapper à la vie sans substance dont il est la victime. Pour ceux qui disent que L’Âge des ténèbres est ennuyant à mourir, il faut croire que vous n’avez pas compris une chose: ce long-métrage ne saurait être plus absurde que ne l’est présentement notre vie. Ce film, c’est maintenant au jour le jour. Si on s’ouvrait les yeux maintenant et qu’on faisait quelque chose?
Marc Labrèche résume bien mon idée:«C’est une vision d’artiste que je comprends très bien. Pour moi, L’Âge des ténèbres traite avant tout de la solitude, de l’incommunicabilité. Il existe de plus en plus de gadgets qui nous permettent de communiquer les uns avec les autres et de sauver du temps, et pourtant, nous nous retrouvons de plus en plus seuls et nous manquons de plus en plus de temps. La fin du film n’apporte ni solutions, ni réponses. Moi-même, j’ignore à quoi ressemblera l’avenir de Jean-Marc.»
Pas plus que nous savons à quoi notre avenir ressemblera.
