Vous avez déjà eu cette impression qu’un livre vous attendait? C’est ce qui m’est arrivé avec Le Grand Meaulnes. Je n’aurais pas cru qu’il existât encore en ce monde une telle facilité de la narration, un style qui coulât ainsi tout en conduisant, page après page, une histoire immense et inoubliable. Pardonnez mon imparfait du subjonctif, mais il est justifié.
Unique roman d’Alain-Fournier – de son véritable nom Henri-Alban Fournier -, Le Grand Meaulnes est un incessant retour dans les mémoires de l’enfance, dans les regrets, les souvenirs et les mélancolies de ces jeux partagés après la petite école, alors que le soleil décline lentement sur la campagne française. Paru en 1913 sous forme de feuilleton dans la Nouvelle revue française, le roman raconte l’histoire de François Seurel (le jeune narrateur) et du passage dans sa vie du Grand Meaulnes, un – vous l’aurez deviné – grand garçon que sa mère a mis en pension dans la famille Seurel. Ce jeune homme mystérieux et un peu tourmenté changera la vie de François du tout au tout. Jusqu’à la dernière ligne, jusqu’au dernier souffle du roman.
Jetons les bases: le père de François, M. Seurel, enseigne le Cours Supérieur et le Cours moyen à l’école de Sainte-Agathe, petit bourg français. Sa femme, Milie, fait la petite classe. La vie de François, telle qu’il la décrit, tourne autour de la classe, des vacances et de la vie de village, celle-ci étant ponctuée des événements anodins propres à la campagne: visite d’un voisin, descriptions des bâtiments, tombée de la nuit. Toujours avec cette narration indescriptible, qui vient chercher au fond de moi un espoir inexplicable en même temps qu’un bonheur inouï. C’est ça, la littérature.
L’arrivée, à la petite école, du Grand Meaulnes bouleverse le train-train habituel de la classe de M. Seurel. Qui est donc ce grand jeune homme, plus vieux que les autres, à la fois calme et mystérieux, arrivé de nulle part? Les uns sont admiratifs devant ce grand gaillard, les autres sont jaloux et font les braves pour tenter d’en imposer. François, en jeune garçon plutôt tranquille, spectateur davantage qu’acteur des virées que font les garçons dans le village, se lie rapidement d’amitié avec le Grand Meaulnes – celui-ci dormant d’ailleurs dans la même chambre que lui. C’est le début d’une longue histoire, houleuse par moments, mais ô combien vraie.
Un jour, le Grand Meaulnes, parti chercher une tante de M. Seurel à la gare sans l’autorisation nécessaire, se perd en chemin. Égaré dans les rangs, nerveux dans la noirceur venue, il part à pied dans la lande et se retrouve sur un grand domaine. Audacieux, épuisé, il entre par une fenêtre et assiste, avec une curiosité et un plaisir certains, à une grande fête un peu étrange organisée par l’excentrique Frantz de Galais. C’est là qu’il rencontre la soeur dudit jeune homme, Yvonne de Galais, qui hantera sa vie à partir de cet instant.
Cette fête tourmentera Augustin Meaulnes jour et nuit pendant de longues années. La majeure partie de sa vie ne sera d’ailleurs vécue par la suite que pour retrouver ce fameux domaine, perdu il ne sait où, ce domaine où tout a soudainement changé. Mais les chemins seront durs pour cet amoureux désespéré, tout comme pour François, qui devient au fur et à mesure son complice, son premier confident et fidèle ami.
Inutile de vous dire que j’ai adoré (en triples majuscules, si cela est possible) ce roman. Les mémoires d’enfance, le sentiment de bien-être et de sécurité de l’avant et qui se trouve désormais perdu… Je me suis sentie reliée, d’une façon comme d’une autre, à l’époque. À la France et à ce moment de l’histoire qu’il immortalise. Mais l’histoire justement, quoique très belle, ne saurait être aussi passionnante sans la narration admirablement maîtrisée d’Alain-Fournier. Cette narration chaude et limpide, comme racontée par une vieille grand-mère des temps de jadis, avec une voix feutrée et une grave mélancolie dans le ton… En voici un extrait, pour que vous en jugiez par vous-mêmes:
«À quatre heures, dans la grande cour glacée, ravinée par la pluie, je me trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions le bourg luisant que séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en capuchon, un morceau de pain à la main, sortit de chez lui et, rasant les murs, se présenta en sifflant à la porte du charron. Meaulnes ouvrit le portail, le héla et, tous les trois, un instant après, nous étions installés au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversée par de glacials coups de vent : Coffin et moi, assis auprès de la forge, nos pieds boueux dans les copeaux blancs ; Meaulnes, les mains aux poches, silencieux, adossé au battant de la porte d’entrée. De temps à autre, dans la rue, passait une dame de village, la tête baissée à cause du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour regarder qui c’était.»
Un si grand roman laissait présager un écrivain prolifique, talentueux et profondément brillant. Mais le sort en a décidé autrement: envoyé au front en août 1914 comme lieutenant d’infanterie, Alain-Fournier est tué au combat quelques semaines plus tard, le 22 septembre, au sud de Verdun. Son corps ne sera identifié qu’en 1991, trois quarts de siècle plus tard, avec vingt autres de ses camarades.
Comme ça, dans l’absurde bourrasque de la guerre, un grand écrivain s’est tu. Comme des milliers d’autres avant et après lui. La terre est donc pleine de mots, de poèmes, de chants enfouis qui n’auront jamais eu de vie. Écoutez. Le vent les charrie sans doute.
/Alain-Fournier, Le Grand meaulnes, 1913.