Nelly Arcan est morte.
C’est la nouvelle que j’ai entendue comme dans un mauvais rêve ce matin en me brossant les dents. Je dis cela parce que c’était une journée comme les autres, routinière, et que tout d’un coup je me suis mise à réfléchir à cent milles à l’heure à ce suicide qui remet en question la littérature d’autofiction.
Je m’explique.
Écrivaine québécoise ayant soulevé les passions avec ses romans Putain et Folle, Nelly Arcan avait le potentiel d’une auteure à contre-courant, très intuitive et redoutablement brillante. Je n’ai rien lu d’elle, mais plutôt beaucoup lu sur elle; son personnage dégageait une maîtrise du style et une audace éloquentes. De la partie d’entrevue visionnée sur le site web de TV5, j’ai découvert une écrivaine posée et informée, avec ses convictions, qui savait ce qu’elle faisait et pourquoi elle le faisait.
Qu’une écrivaine de 35 ans qui connaît le succès et croit en la vie se donne la mort sans qu’il n’y ait de signe avant-coureur est une coïncidence qui ne peut pas exister. Et si l’absence de signes avant-coureurs était justement le signe avant-coureur? Peut-être avait-elle planifié son suicide depuis longtemps et vivait avec lui comme on vit avec la certitude qu’on va mourir un jour.
Et si son suicide était planifié, au quart de tour, pour projeter Nelly Arcan, le personnage, le mythe, dans l’histoire déjà passablement tordue de la souffrance des écrivains? Hemingway, Hubert Aquin, Romain Gary… Les écrivains qui se sont donné la mort ne manquent pas. Dans le cas de Nelly Arcan, cela m’apparaît comme un façon d’atteindre une maîtrise excessive de sa propre vie, de quitter le monde en ayant décidé de tout et en ayant la certitude que rien ne viendra percer la bulle de succès autour de soi. Le suicide, c’est la fin tragique dont on parlera longtemps, l’inexplicable qui viendra alimenter tout un mythe autour d’un personnage. Dans le cas de Nelly Arcan, sa bibliographie témoigne que cette hypothèse n’est pas dénuée de sens.
À mon avis, le suicide, s’il est souvent commis par des personnes désespérées qui ne savent plus par quel bout prendre la vie, peut aussi être très rationnel et sciemment organisé afin de susciter une surprise et un remue-ménage volontaires. Le dernier livre de Nelly Arcan, qui sera sans doute publié en novembre, s’intitule Paradis clef en main et traite du suicide. Après avoir mis sur la table une partie de sa vie dans des termes vulgaires et provocants, après avoir critiqué la société avec justesse et s’être consacrée écrivaine par choix, Nelly Arcan a écrit un livre traitant de la commercialisation du suicide insinuant que la mort amène au paradis… avant de se suicider. Drôle de hasard.
Mais malgré toutes ces pistes d’analyse littéraire pour expliquer sa disparition si tragique, je dois avouer que sa mort m’attriste et me fait réaliser à quel point la vie est fragile. Sous des dehors très téméraires, très calmes même, Nelly Arcan était peut-être profondément malheureuse. Je n’ai pas de mots pour exprimer mon désarroi.
Cela dit, je ne veux rien insinuer ni rien établir comme étant la vérité – ou proche de la vérité. Car, à vrai dire, nous ne saurons peut-être jamais pourquoi l’écrivaine est disparue aussi soudainement. Mais cette mort de Nelly Arcan, tellement incongrue, tellement triste, m’est immédiatement apparue ainsi : comme un désir délibéré de quitter la vie avant qu’elle n’ait le dessus sur elle.

Wow ! Quel texte…
Tes idées sont vraiment limpides et ton raisonnement, hyper étoffé, très intéressant, plus-que-pertinent.
Tu réussis à traiter d’un sujet délicat et difficile, sans tomber dans des lieux communs ou des préjugés évidents. Tu réussis à faire ce que plusieurs artistes (cinéastes, auteurs, bédéistes, etc) peinent à signer même après moult années de création.
C’est un bel hommage à Nelly Arcan qui, sans excuser son geste, le ramène à une dimension profondément humaine.
Merci Cybelle!
Ça fait du bien de recevoir un tel commentaire positif pour un texte ma foi assez percutant.
Je suis contente de te compter parmi mes lecteurs! Je crois que mon lectorat n’a fait que diminuer avec le temps…
Au plaisir!
Je viens de lire ton blog et de voir l’entrevue de Nelly à TV5.
C’étais une entrevue super intéressante sur le suicide car c’est un sujet qui m’intéresse aussi et de la voir en parler comme ça c’est vraiment intéressant.
C’est une bonne question à savoir si c’étais planifié déjà avant même l’entrevue…bon on ne saura jamais vraiment.
Chose certaine, il est impossible d’être dans une autre personne donc personne ne peux vraiment nous comprendre totalement à part nous même. Elle avait surement ses raisons et personne ne pourra jamais prétendre savoir pourquoi elle a fait ça exactement.
Preuve que l’apparence qu’elle donnais surement aux autre “Pourtant elle étais belle, elle avait du succès dans sa carrière” etc, n’est que peu représentatif de l’état réel dans lequel elle était, d’où l’incompréhension générale de la population.
Pourtant il y a des clochards qui n’ont rien, qui n’ont pas de famille, qui dorment au froid et qui se saoulent la gueule depuis des années…pourquoi ils ne se sont pas suicidés eux?
Essayez donc d’expliquer ça!
Comme Einstein le dis si bien: Tout est relatif.