Récit de voyage – 1er au 3 juin
Jour deuxième
À la longue table du premier étage de notre gîte sympathique, il y a pour le petit-déjeuner un couple d’Anglais homosexuels très timides et un Belge avec sa femme. Elle parle peu mais paraît très brillante, lui a la parole facile mais prononce «oua-gon» plutôt que «va-gon». Isabelle et moi rions dans notre barbe, cachant nos sourires derrière une moustache de café au lait et un bout de baguette à la confiture.
Dehors, le ciel est pur et le soleil tombe en oblique sur le pare-brise. Après trois tours de rond-point et plusieurs mains en visière collées aux panneaux, nous trouvons enfin la tapisserie de Bayeux. Pendant qu’Isabelle lit au soleil, à califourchon sur un banc, j’entre avec Nelly dans le musée silencieux. Devant les 70 mètres de panneaux de lin, racontant l’histoire de Guillaume le Conquérant grâce à des fils de laine brodés à la main par des moines du sud de l’Angleterre au 11e siècle, me voilà emportée. Je dois raccrocher ma mâchoire en sortant.
Il n’est même pas midi et nous voilà lancées sur les routes du débarquement, suivies par des véhicules blindés du temps de la guerre sortis des boules à mite pour la visite imminente de Barack Obama. Au cimetière britannique, près de Bayeux, je suis émue. Les tombes, semblables aux canadiennes, sont gravées à l’effigie de l’appartenance du soldat. Je me retiens pour ne pas toucher du doigt l’oiseau de proie, un aigle sans doute, gravé en relief sur l’une des pierres. J. L. B. Morgan était pilote.
Un peu plus au sud, le cimetière allemand de La Combe est immense, très vert, parsemé de petits carrés de ciment brun enfoncés dans le gazon entre de grands arbres qui bruissent au vent. Le silence, total, est gâché par les paysagistes, qui tondent la butte où est plantée une reproduction géante des petites croix en pierre grossière alignées ici et là dans le cimetière. Je me dis tout bas que le calme de l’endroit, tellement palpable, est aussi tristement ironique lorsqu’on pense à ce que ces morts ont dû vivre pour arriver dans ce carré de paix.
Nous repartons en chemin de croix sur le tracé sinueux des routes du bord de la Manche, où les falaises en à-pic annoncent de longues plages s’enfonçant doucement dans une eau très bleue. À Colleville-sur-Mer, le plus grand cimetière américain de Normandie affiche toujours ses neuf mille croix blanches plantées symétriquement. Toujours aussi impressionnant, mais toujours aussi froid et policé. Si ces croix pouvaient simplement être plantées à travers champs, là où les hommes ont goûté à la mort sur un lit de cailloux ou dans le creux d’une rivière, là seulement je sentirais que leur mémoire est enfin respectée.
C’est à Juno Beach, la plage canadienne, que le temps s’arrête. Derrière le musée en forme de feuille d’érable, il y a une brèche dans la petite colline gazonnée, une entrée vers une plage déserte inondée de soleil. J’enlève mes sandales, je cours sur le sable, vers la mer, et je m’y jette jusqu’aux genoux. Plus rien ne compte au monde que ma course éperdue et libératrice sur la grève, avec Isabelle qui est venue me rejoindre. À cet instant précis, je ne pense plus à rien d’autre qu’au bonheur, celui d’être bien et d’être ailleurs.
Dans l’auto, sur la route vers Caen, mes pantalons sèchent sur un siège et nous rions nonchalamment des radars, de tout et de rien. L’arrêt au cimetière canadien de Reviers (photo ci-haut), perdu à travers champs, met un point final à notre pèlerinage. C’est de loin le plus beau de Normandie, fleuri, paisible, planté de grands érables. Humain.
Les adieux approchent, mais il ne faut pas y penser. Les kilomètres défilent, Caen apparaît à l’horizon, il faut se concentrer. Objectif premier: trouver l’auberge de jeunesse. «Hum, je dirais tout droit…»«Non, je vous assure, c’est par là.»«Voyons, on est passé ici tout à l’heure, merde!»«Continue un peu, je suis certaine qu’on va la croiser, la foutue rue du Maréchal!»«Nelly, range-toi, j’appelle l’auberge».
Après une heure de détours, de rond-points, de feux rouges et de «Pardon, Madame, l’auberge de jeunesse…?», nous la trouvons. Pour oublier le temps perdu, nous partons manger un calzone dans le resto italien d’un grand boulevard, dont le serveur – nous le réaliserons plus tard – est un Napolitain pur sang. Ce dernier repas en France, cette dernière cène, c’est justement pour nous habituer à l’Italie qui, elle, nous attend déjà au bout du train.
Photo
Le cimetière canadien de Reviers, un rectangle de paix dans les champs de Normandie. | Geneviève Tremblay