Comme toujours, l’été venu, je me mets à lire comme une dérangée: romans, biographies, documentaires, nouvelles… Ces temps-ci, étant donné la proximité de la Grande bibliothèque, je suis particulièrement attirée par ses rangées finement alignées de livres ailleurs introuvables; comme si je n’en avais pas assez sur mes étagères! Cette semaine, je vous propose deux oeuvres, à lire absolument. L’une pour son histoire haletante et dérangeante, l’autre pour son juste portrait de la vie dans un pays totalitaire.
Tout comme le film qu’il a inspiré, le roman Le liseur, de Bernhard Schlink, lu d’une traite une semaine après avoir vu le long-métrage, est excellent. Dans un style soigné, simple, presque dactylographique par moments, l’auteur nous fait connaître Michael, jeune Allemand de 15 ans, et Hanna, une femme beaucoup plus âgée que lui, qui deviennent amants – they have an affair, diraient les Anglais.
Peu après le début de leur relation le «Garçon» (surnom que lui donne Hanna) se met à lui faire, juste avant l’amour, la lecture de romans – à la demande de sa belle. Jusqu’à ce que celle-ci, mystérieusement, disparaisse pour plusieurs années. Nous saurons plus tard pourquoi…
Surprise: après quelques pages seulement, j’ai constaté que le film est une reproduction presque phrase par phrase du livre, à quelques différences près. Pour ceux qui, comme moi, ont une mémoire très photographique, voilà une excellente façon de vivre un livre.
Quelle oeuvre pertinente et dérangeante sur la justice, l’amour, l’absolution, la Deuxième guerre mondiale! Enfin un livre qui sort des sentiers largement battus par les auteurs de romans-fleuve sur la Shoah et l’occupation allemande. La trame narrative du Liseur est impeccable, les personnages un peu froids mais justes et crédibles, l’histoire à la fois très belle et très tordue. Je vous recommande à la fois le livre et le film – dans l’ordre que vous jugerez opportun.
/Bernhard Schlink, Le liseur, Gallimard, 1996
Voir aussi ma critique du film The Reader sur Les cousins cinéphiles.
La Corée du Nord ou l’enfer déguisé
Vous serez dégoûtés, révoltés, blessés par ce livre-choc sur le régime totalitaire qui règne, depuis les années cinquante, sur la Corée du Nord. Hyok Kang, jeune homme aujourd’hui âgé de 24 ans, raconte dans cette biographie, rédigée par le reporter français Philippe Grangereau, son enfance atroce dans ce pays insensé.
Le témoignage qu’il livre est pire que le dernier de nos cauchemars. Jamais je n’aurais cru que la situation en Corée du Nord soit aussi démente. Des sombres années de son enfance, pendant les années 90, Hyok se souvient des séances de lavage de cerveau par les autorités, de l’impossible communication avec le monde extérieur (pas de télévision ni de téléphone), du travail manuel obligatoire et abrutissant, de la méfiance constante des voisins, des dénonciations, des emprisonnements, des camps de travail (goulags), de la famine.
Ces horreurs sont le quotidien du jeune enfant et de sa famille. De page en page, plus on lit, plus on ne veut pas le croire. On veut se dire que c’est impossible que la moitié des enfants de la classe de Hyok soient morts de faim, qu’un homme ait mangé sa petite fille de 8 ans parce qu’il n’en pouvait plus, qu’un simple dessin représentant le président Kim Song-Il sur un cahier vaille une série de coups de fouet à un enfant.
Pour échapper à cette situation intolérable (et vous n’avez pas tout lu!), Hyok et ses parents se sauvent en Chine pour échapper au pire – la prison, la torture, la mort. Ils réussiront à sauver leur peau, avec la mort aux semelles. Vraiment un excellent livre, très dur, qui nous ouvre les yeux sur ce qui se passe d’épouvantable sous notre nez sans qu’on puisse y mettre un terme.
Car, croyez-le ou non, ces horreurs continuent aujourd’hui en Corée du Nord. Oui, en 2010. Saviez-vous que dans ce pays totalitaire, aujourd’hui même, les séjours touristiques doivent être autorisés à l’avance par le gouvernement? Qu’un guide vous est assigné et qu’il vous suit étroitement pendant toute la durée de votre voyage? Que les chambres d’hôtel, les téléphones et les télécopieurs sont surveillés? Que les pénuries de nourriture, d’électricité et d’eau potable sont courantes? Qu’il est interdit d’apporter du matériel audio? Qu’on ne peut photographier des gares, des trains, des routes, et qu’il faut une autorisation pour prendre des photos du reste?
Et si vous êtes journaliste, mais que vous désirez seulement aller passer vos vacances en Corée du Nord, vous ne pouvez pas avoir un visa de touriste: il vous faut une autorisation spéciale… Une évidente façon de contrôler l’information qui sort du pays. Quelle horreur.
Vous ne me croyez pas? Visitez les mises en garde du gouvernement fédéral sur la Corée du Nord et vous déchanterez.
/Hyok Kang et Philippe Grangereau, Ici c’est le paradis — Une enfance en Corée du Nord, Michel Lafon, 2004
