Ces deux romans parlent — simplifions la chose — de l’enfer. D’une vie déjà triste qui s’assombrit jusqu’à ne devenir qu’un filet mourant et dont il ne subsistera, au final, aucun espoir. Lus coup sur coup, Des éclairs et L’Enquête semblent témoigner du spleen qui, en ces années épuisées, s’empare de bien des hommes.
Né tout près de l’Adriatique un jour de gros orage, Gregor est un enfant plus que brillant. Il assimile langues, mathématiques et chimie comme une éponge sans trous, en plus d’être prodigieusement doué pour l’invention. Devenu ingénieur, il part travailler dans les grandes villes d’Europe de l’Ouest, avant de débarquer à 28 ans aux États-Unis où il deviendra ce fameux self-made man. Le mythe américain.
Bel homme, très grand, distingué, il plaît aux femmes mais il lui manque un talent: savoir prendre du recul. Car, devenu assistant d’Edison (rien de moins), il finit par se faire un nom, invente abondamment, on lui fait confiance. Mais Gregor est incapable de contrôler sa carrière et de planifier sa vie. Résultat, il se fait du jour au lendemain voler idées et argent. Paf. Et ce n’est pas parce qu’il ne l’a pas vu venir.
Quelques boulots médiocres plus tard, comme s’il n’avait rien compris, le voilà reparti dans l’invention — car Gregor est une machine à idées. Désormais haut gradé dans la société new yorkaise, connu de tous, l’inventeur vit au-dessus de ses moyens dans un hôtel chic et développe mille idées à la fois, alors que les précédentes, tout aussi inédites, traînent encore dans un champ en friche. Gregor n’a vraiment rien compris, se dit-on.
Puis vient le jour où les gens — ses créanciers, ses admirateurs, ses mécènes surtout — en ont marre. Gregor n’aboutit à rien, passe pour un illuminé, et il l’a ma foi bien mérité puisqu’il n’a jamais eu de considération pour personne — mis à part pour Ethel, femme d’un ami à lui, la seule à l’avoir jamais aimé. C’est donc la fin de la carrière ratée de Gregor qui, ruiné, seul, sans amour, dépourvu de toute crédibilité, développe une passion irraisonnée pour les pigeons, ses amis de toujours. C’est la folie de la fin, que je ne vous raconterai pas plus en détail.
Dire que j’ai aimé le roman serait une hyperbole. Mais j’ai eu du plaisir à le lire, à voir se développer une mécanique du roman aussi amère et fade, racontant une histoire n’ayant pas plus d’intérêt. Car impossible de s’attacher à Gregor, ni de le comprendre: aucune émotion ne se dégage de sa personne, c’est comme s’il n’avait pas d’âme. On lit parce que le récit passionne par sa froideur, sa lucidité, son enchaînement subtil de mots tranchants, qui entraînent dans la folle spirale de l’inventeur plongé dans sa tête et laissé pour compte.
Visionnaire mais surtout complexe, détestable et solitaire, Gregor est en somme un être insaisissable — et c’est d’ailleurs ce qui le rend fascinant. D’autant plus que le regard que jette sur lui le narrateur externe — qui passe deux fois au je sans crier gare… — accentue le vide de sa vie. C’est donc davantage la forme que le fond du roman qui rend ce livre fort intéressant.
Inspiré de la vie de l’ingénieur Nicola Tesla (1856-1943) qui, de son vivant, a vu nombre de ses inventions — radar, courant alternatif, radio — être attribuées à d’autres ingénieurs plus populaires, Des éclairs est le dernier tome de la trilogie de vies de Jean Echenoz, entamée avec Ravel et Courir. Biographie sans en être une, ce roman accumule les franchissements de frontière entre réalité et fiction, mais témoigne en premier lieu de la solitude et de la voracité du monde.
/Jean Echenoz, Des éclairs, Éditions de Minuit, 2010
Autant ses premiers romans étaient un peu noirs mais magnifiques, autant celui-ci nous laisse sur un grand point d’interrogation. Une fois le livre écumé, à bout de souffle, étonné, on se dit que Philippe Claudel a changé d’identité. Où est passée la beauté derrière l’horreur, qu’est-il advenu de ses personnages émouvants, de ses ambiances relevées? Consternation, déprime, déception.
L’Enquête raconte le périple infernal de l’Enquêteur, un être très ordinaire, parti en mission dans une ville sans nom pour investiguer sur la vague de suicides étranges qu’a connue l’Entreprise — un vaste domaine hérissé de clôtures et de cheminées, et qui se révèlera impénétrable. Pire qu’une forteresse.
À son arrivée dans la ville, l’Enquêteur découvre à ses dépends que rien n’y est humainement normal. C’est comme si tout ce qui existe complotait pour lui mettre des bâtons dans les roues. L’Entreprise refuse de le laisser entrer sous prétexte qu’il lui faut l’Autorisation Exceptionnelle; l’Hôtel de l’Espérance loue des chambres absurdes où les téléphones sont au plafond; les voitures circulent si serrées le matin qu’il est impossible de traverser la rue. Et quoi d’autre encore.
Dans ce lieu angoissant, où les certitudes ont disparu pour laisser poindre un profond doute, l’Enquêteur rencontre le Policier, le Responsable, le Guide — une hiérarchie de statuts, un déni d’identité qui déshumanisent les individus. Assailli de toutes parts, sans pouvoir communiquer avec son patron — qu’on imagine sur une autre planète tant la situation est irréelle —, l’Enquêteur passe trois jours sans manger ni se laver, s’abaisse devant ses «geôliers», oubliant presque la raison de son insistance — l’Enquête elle-même — tant il finit par se battre pour sa survie. L’Enquête, vous comprendrez, n’aura jamais lieu.
Jamais il n’y aura d’espoir non plus, ni d’explications sur ce grand plongeon dans un monde insensé. Pourtant on ne demande que cela, voir enfin la lumière au bout du tunnel, comprendre, réaliser que derrière cette mascarade se cache tout de même un soulagement. Mais Philippe Claudel emporte l’Enquêteur dans un tourbillon de folie quasi fantastique dont on ne peut espérer tirer une conclusion.
Au final, rien n’est clair sauf la certitude qu’il est possible d’oublier complètement qui l’on est, puisque autour de nous plus personne n’agit dans l’amour de l’autre. C’est un monde figé dans le travail, sans identité propre, qui ne va nulle part. C’est dur. Ça ébranle. L’écriture étant comme toujours maîtrisée, l’atmosphère atroce, dépeinte avec tact, rend profondément mal.
Tout comme 1984 d’Orwell et Le Meilleur des mondes de Huxley, Philippe Claudel a bâti dans L’Enquête un monde mécanique sans pitié, reflet à l’extrême de notre société occidentale individualiste. Mais au contraire de ses illustres prédécesseurs, les personnages de Claudel restent inconsistants et la morale du roman me semble obscure parce que trop philosophique.
L’Enquête est-elle vraiment ce qui nous attend? Claudel nous laisse un brin d’espoir en exergue: «Aux prochains, afin qu’ils ne soient pas les suivants.»
/Philippe Claudel, L’Enquête, Stock, 2010

